Le mythe du self-made-man à l'ère numérique : pourquoi votre fortune appartient aussi aux autres
L'illusion de la réussite en vase clos
La Silicon Valley adore nous raconter l'histoire du génie solitaire qui, du fond de son garage, a reconstruit le monde moderne à la seule force de son poignet. C'est une belle fable pour investisseurs crédules. La réalité, beaucoup plus prosaïque, est que la richesse n'existe pas dans le vide. Être riche n'est pas un état comptable absolu, c'est une relation sociale de pouvoir.
Sans un système pour valider, protéger et vénérer cette accumulation, un milliardaire n'est qu'un homme avec des chiffres virtuels sur un écran. La valeur de ce que possèdent les géants de la technologie dépend entièrement du consentement du reste de la société à jouer leur jeu.
L'honneur et la dépendance : les vraies monnaies de la tech
Dans un entretien récent accordé au journal Le Monde, la philosophe Mélanie Plouviez rappelle une vérité historique que nos entrepreneurs modernes tentent d'effacer sous des tonnes de jargon méritocratique :
La richesse ne se décrète pas uniquement à l’inventaire des biens possédés et accumulés. Elle se réalise également dans une position sociale, des rapports de domination, de dépendance et d’honneur.
Cette analyse met le doigt sur la véritable monnaie d'échange de notre époque : l'attention et le statut. Lorsque les fondateurs de startups accumulent des millions, ils ne cherchent pas simplement à acheter des biens matériels. Ils achètent une position de domination symbolique, un droit de cité moral sur l'orientation de nos vies quotidiennes.
Le pouvoir d'un abonnement premium ou d'une plateforme publicitaire ne réside pas dans son code source. Il réside dans la dépendance qu'il crée chez l'utilisateur, qui accepte de se soumettre à ces nouvelles règles du jeu social pour continuer à exister numériquement.
Le grand malentendu de la méritocratie
Les défenseurs du capitalisme technologique affirment souvent que la fortune est la juste récompense de la prise de risque et de l'innovation. C'est oublier que l'infrastructure même qui permet à ces entreprises de prospérer est financée par la collectivité. Les routes, les réseaux de télécommunication, et même l'éducation des ingénieurs qu'ils recrutent sont des biens communs.
La richesse spéculative des actionnaires n'est que la privatisation des bénéfices d'un effort collectif. Le riche n'est pas riche par lui-même ; il l'est parce que nous acceptons collectivement de lui accorder ce privilège. Le jour où cette reconnaissance sociale s'effondre, l'empire s'écroule avec elle.
Les fondateurs de startups feraient bien de s'en souvenir avant de mépriser les institutions et les règles collectives. Le prestige qu'ils recherchent tant ne se décrète pas unilatéralement : il se négocie avec la société qui les entoure.
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