Cuba dans le noir : Pourquoi la crise énergétique est une faillite de modèle avant d'être un problème géopolitique
L'illusion du blocus comme unique coupable
Ce n'est pas une simple panne de réseau. C'est l'effondrement systémique d'un monopole d'État qui a refusé de transitionner vers un modèle économiquement viable. Cuba vient de subir sa quatrième coupure générale d'électricité en moins de six mois, paralysant l'activité économique de l'île et révélant la fragilité de ses infrastructures.
Le gouvernement de La Havane pointe immédiatement du doigt le blocus pétrolier américain pour justifier ce black-out. Si les sanctions de Washington compliquent indéniablement l'approvisionnement en brut et augmentent les coûts transactionnels, elles masquent une réalité financière bien plus sombre : l'incapacité de l'État cubain à générer des devises fortes pour payer ses fournisseurs.
Les navires pétroliers n'évitent pas Cuba uniquement par peur des sanctions américaines. Ils évitent l'île parce que le risque de défaut de paiement y est maximal, les partenaires historiques comme le Venezuela et la Russie ayant réduit leurs subventions face à leurs propres contraintes budgétaires.
La mort par obsolescence : L'équation impossible du CAPEX
Le véritable goulot d'étranglement de l'énergie cubaine réside dans l'obsolescence de ses centrales thermoélectriques. Conçues majoritairement à l'époque soviétique, ces usines ont dépassé leur durée de vie utile de plusieurs décennies. Sans investissements massifs en capital (CAPEX), aucune injection de pétrole brut ne peut stabiliser le réseau.
- Des coûts de maintenance prohibitifs : Les pièces de rechange pour les turbines soviétiques et européennes des années 1970 et 1980 sont introuvables sur le marché régulier, obligeant l'État à des réparations de fortune inefficaces.
- Une dépendance au fioul lourd national : Cuba tente de brûler son propre pétrole brut, très lourd et riche en soufre, ce qui corrode et endommage prématurément des chaudières déjà vétustes.
- L'échec de la transition décentralisée : Les générateurs diesel massifs importés au milieu des années 2000 pour décentraliser le réseau subissent aujourd'hui la pénurie de carburant, rendant la stratégie de secours caduque.
Le manque de liquidités empêche toute modernisation sérieuse. Aucun acteur privé international ne prendra le risque d'investir dans le réseau électrique cubain sans une garantie de rapatriement des bénéfices et une libéralisation des tarifs de l'électricité, deux lignes rouges idéologiques pour le régime.
Qui profite du black-out ?
Dans chaque crise infrastructurelle, il y a des transferts de valeur. La paralysie du réseau public accélère l'émergence d'une économie parallèle informelle, totalement dollarisée, où l'accès à l'énergie devient le différenciateur ultime de survie commerciale.
Les petites et moyennes entreprises privées (Mipymes), récemment autorisées, sont obligées d'importer leurs propres générateurs et du carburant au marché noir pour maintenir leurs activités. Ce phénomène crée une fracture économique violente entre les acteurs connectés au dollar et la majorité de la population dépendante d'un réseau étatique en ruine.
Cette situation détruit également l'attractivité touristique de l'île, l'une des rares sources de devises de l'État. Les hôtels de luxe doivent tourner en permanence sur générateurs, ce qui ronge leurs marges opérationnelles et rend la destination Cuba non compétitive face à ses voisins des Caraïbes.
Mon pari : L'inévitable privatisation grise
Je parie sur une privatisation rampante et non avouée du secteur de l'énergie à Cuba d'ici 24 mois. Le gouvernement n'aura d'autre choix que d'autoriser des consortiums étrangers, probablement russes, chinois ou turcs (via les navires-centrales loués à Karpowership), à exploiter et facturer directement l'électricité aux entreprises et aux zones franches en devises étrangères.
Le modèle de service public centralisé et gratuit est mort. Les investisseurs qui parieront sur des solutions de micro-réseaux solaires hors réseau (off-grid) destinés au secteur privé émergent à Cuba capteront la totalité de la valeur, laissant l'État gérer la carcasse vide d'un réseau national obsolète.
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