L'illusion de la vigilance : Pourquoi le nouvel état d’alerte de Lecornu est un placebo numérique
L'extension infinie du domaine de l'exception
Le réveil de l'exécutif sur les questions de défense ressemble à une réaction tardive face à une réalité géopolitique devenue illisible. L'annonce d'une rallonge de 36 milliards d'euros pour nos armées et la création d'un état d’alerte de sécurité nationale ne sont pas des signes de puissance, mais des aveux de vulnérabilité. On nous vend de la protection, on nous prépare surtout un cadre juridique permanent pour la gestion de l'imprévu.
Le gouvernement Lecornu semble penser que l'on peut résoudre les crises de demain avec les structures bureaucratiques d'hier. Ce nouveau régime d'exception s'ajoute à une pile déjà bien haute de dispositifs législatifs d'urgence. Plutôt que de moderniser l'existant, on rajoute une couche de complexité sous couvert de réactivité. C'est la méthode classique de l'administration : quand le fond manque, on multiplie les labels.
Le texte prévoit une hausse de 36 milliards d’euros de budget de l’armée d’ici à 2030 et la création d’un nouveau régime d’exception.
L'argent public coule à flots pour l'acier et la poudre, mais l'architecture de décision reste figée dans une verticalité obsolète. Les 36 milliards annoncés ne sont qu'un chiffre sur un papier si l'on ne redéfinit pas ce qu'est une menace en 2024. La guerre n'est plus seulement une affaire de frontières, c'est une bataille d'infrastructures numériques et de flux d'information.
L'obsession du régime d'exception comme outil de gouvernance
Le recours systématique à des statuts de crise démontre une incapacité à gérer le temps long. En créant cet état d'alerte, l'exécutif s'octroie des pouvoirs qui, historiquement, finissent toujours par devenir la norme. Le provisoire a une fâcheuse tendance à l'immortalité dans les démocraties fatiguées. On prétend vouloir protéger la nation, mais on fragilise l'équilibre des pouvoirs.
Les startups et les entreprises technologiques françaises devraient s'inquiéter de cette dérive. Un régime d'exception signifie souvent des réquisitions potentielles, des contrôles accrus sur les données et une mainmise de l'État sur l'innovation privée au nom de l'effort national. Cette vision dirigiste est aux antipodes de l'agilité nécessaire pour survivre dans un environnement technologiquement hostile.
L'absence de détails techniques sur l'application de ce régime est le point le plus alarmant. On nous demande de valider un chèque en blanc législatif sans savoir où s'arrête le périmètre de la sécurité nationale. Est-ce qu'une cyberattaque sur un hôpital déclenche l'alerte ? Ou est-ce un prétexte pour surveiller les communications domestiques sous une nouvelle étiquette ?
Le budget comme cache-sexe de l'absence de stratégie
Acheter des blindés et des drones est une chose, savoir comment les intégrer dans une doctrine globale en est une autre. 36 milliards d'euros, c'est une somme qui impressionne les électeurs, mais qui fait sourire les véritables puissances militaires. L'investissement sans vision résulte souvent en un gaspillage de ressources précieuses. La France s'entête à vouloir tout faire, plutôt que d'investir massivement là où elle a un avantage comparatif.
Le développement de ce nouvel arsenal légal occulte le véritable problème : notre retard abyssal en matière de souveraineté logicielle. On peut avoir les meilleurs avions du monde, si les systèmes qui les font voler dépendent de technologies étrangères, l'alerte de sécurité nationale ne sera qu'une alarme qui sonne dans le vide. La défense moderne est une question de code, pas seulement de budget public.
Ce texte qui sera présenté en conseil des ministres est symptomatique d'une classe politique qui adore les annonces fracassantes pour masquer son inertie structurelle. On modifie la loi pour ne pas avoir à réformer les esprits. L'histoire retiendra probablement que nous avons dépensé des fortunes pour construire une forteresse juridique alors que l'ennemi était déjà à l'intérieur de nos réseaux. La sécurité ne se décrète pas par un régime d'exception, elle se construit par la compétence et la prévoyance. Deux qualités qui semblent cruellement manquer dans ce projet de loi.
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